Des choses que j’ai envie de vous confier

Aujourd’hui j’ai quarante-cinq ans.

Je n’ai pas envie de vous écrire une lettre comme les autres. J’ai envie de vous confier des choses que je ne vous ai jamais dites.

Il y a dix jours, je vous ai décrit une femme de quarante-quatre ans qui ne se reconnaissait plus. Qui tenait tout à l’extérieur, et chez qui plus rien ne tenait à l’intérieur.

Ce que je ne vous ai pas dit, c’est que je n’ai pas eu besoin de chercher loin pour la décrire.

Ces derniers mois ont été les plus difficiles de ma vie d’adulte. Rien ne se voyait. Le cabinet tournait, les consultations s’enchaînaient, la formation était pleine et les élèves comblés. Et je crois que personne n’a rien remarqué.

À la maison, il y a eu de grosses discussions. De celles où on s’assoit et où on se dit qu’on n’est pas suffisamment heureux.

Ce n’était pas seulement moi, et ce n’était pas seulement lui. Il y a des moments où on n’a plus de marge ni l’un ni l’autre. Et quand plus personne n’a de marge, il ne reste plus rien pour amortir.

Mais il y avait une chose que je savais, et que je ne pouvais plus continuer à ranger dans la fatigue.

Une partie de ce qui se passait chez moi avait une explication hormonale.

Je me suis dit une phrase dont je ne me suis plus séparée depuis. Je ne veux pas que ce soit ma périménopause qui me coûte ma vie actuelle.

Je m’occupais déjà de mes hormones. C’était en cours, ce n’était pas encore stabilisé.

Et il y avait autre chose. Quelque chose de beaucoup plus ancien, que je regardais de loin depuis quatre ans, et que ma formation avait fini par rendre impossible à ignorer.

Je savais que j’étais hypersensible. Je savais que cette hypersensibilité ne faisait qu’augmenter. Et au fond de moi, je savais que j’étais neuroatypique.

Je me suis toujours sentie différente, je le savais sans l’avoir jamais fait diagnostiquer.

Cinq heures après cette conversation, j’avais pris rendez-vous chez une psychiatre. Pas une journée de réflexion, pas une semaine. Cinq heures.

Le jour où on me l’a dit

Elle a posé les mots. Un TDAH, et un haut potentiel HPI.

Ma première pensée n’a pas été celle que j’attendais.

Je n’ai pas pensé à mon enfance. Je n’ai pas pensé à mes études, ni aux quinze années où j’ai tenu des postes qui demandaient exactement ce que je n’ai pas naturellement.

J’ai pensé : ouf, c’est bon, je ne suis pas folle, et je peux avoir un traitement.

Ce n’est pas très élégant à écrire, et c’est pourtant exactement ce que j’ai pensé, tel quel. J’ai su au fond de moi qu’il y avait une porte de sortie, et que quelque chose allait vraiment pouvoir m’aider.

Parce que toute seule, je n’y arrivais plus. Malgré toutes mes formations, malgré tout ce que je sais de la régulation du système nerveux, de l’alimentation, de la psychoéducation. Je n’y arrivais pas et je voyais très bien que mon cerveau n’y arrivait plus.

Je ne vous parlerai pas du traitement lui-même. C’est une affaire médicale, elle appartient à mon médecin et à moi, et elle ne dit rien de ce qui conviendrait à quelqu’un d’autre.

Comment j’ai obtenu ce rendez-vous, ce diagnostic et cette ordonnance est une autre histoire. Je vous la raconterai, parce qu’elle dit beaucoup de ce que traversent les femmes sur ce sujet. Elle n’est pas jolie.

En revanche, il y a une chose que je veux vous dire aujourd’hui, et c’est peut-être la seule qui compte dans cette lettre.

L’apaisement est arrivé avant le traitement.

Dès que ces mots ont été posés, j’ai soufflé. Et ça a été mieux, tout de suite, alors que je n’avais encore rien pris.

Ça s’est vu à la maison. Mon mari me l’a dit lui-même : il me retrouvait.

Il s’est posé en moi une sérénité, et une confiance dans qui je suis. Parce que j’avais enfin compris le fonctionnement de mon cerveau.

Et surtout, parce que j’avais compris que ce n’était pas un manque de volonté. Ni un défaut de caractère. Ni un problème de qui je suis.

C’est structurel. C’est mon cerveau qui fonctionne comme ça, et il a toujours fonctionné comme ça.

Ce que la périménopause a fait

Pendant des années, j’ai compensé sans savoir que je compensais. J’anticipais, j’organisais, je préparais, je surpréparais. Je tenais un rythme qui n’était pas fait pour mon fonctionnement, et je le tenais très bien, parfaitement bien.

Tant que le terrain hormonal tenait, je pouvais le financer.

Ce n’est pas la périménopause qui m’a rendue comme ça. Elle a seulement retiré le filtre.

C’est exactement ce que je vois en consultation, semaine après semaine. Des femmes qui ont tenu pendant des décennies, et chez qui quelque chose cesse de tenir au moment où les hormones deviennent aléatoires et en dents de scie. Elles croient qu’elles se dégradent. Elles découvrent un fonctionnement qui était là depuis toujours, et qu’elles payaient sans le savoir.

Ce que cela n’a pas réglé

Je ne veux pas vous laisser croire que tout est réglé depuis.

Le traitement m’aide. Il ne fait pas le travail à ma place, et seul, il ne suffit pas. Sans comprendre son fonctionnement, sans apprendre à s’organiser autrement, sans réguler son système nerveux et sans changer certaines choses au quotidien, on reste à mi-chemin. C’est l’un des points sur lesquels je vois le plus de femmes laissées sans réponse.

Et il y a le reste, qui ne se règle pas du tout.

Encore aujourd’hui, il y a des jours où je regarde mon ancien cerveau comme on regarde une photo. Celui qui allait vite, qui tenait tout, qui n’avait besoin de personne. Et parfois, l’idée qu’il ne revienne pas me désespère.

Je suis en train de lâcher une partie de moi que je connaissais par cœur, pour en découvrir une autre qui n’est pas encore arrivée.

Ça, aucun traitement ne le fait à ma place.

Ce que cela change dans mon travail

Je veux être claire sur un point, parce que la confusion serait facile.

Ce que je sais de la neuroatypie, je le sais de ma formation de psychopraticienne spécialisée en neuroatypie et de ma pratique. Pas de mon propre fonctionnement. Mon histoire ne me donne aucune compétence que je n’avais pas avant.

Ce qu’elle a changé, c’est autre chose. C’est l’envie.

Il y a tellement d’errance médicale sur ce sujet. Tellement de femmes qui passent des années à être mal comprises, mal orientées, renvoyées à leur caractère ou à leur fatigue. Le vivre moi-même, de l’intérieur, me donne une envie de casser ces mythes et de dire les choses que je n’avais pas à ce point avant.

Et quand une femme me dit aujourd’hui qu’elle a toujours été comme ça, mais qu’elle n’y arrive plus, je la comprends autrement. Cela ne me dit pas ce qu’elle a, et cela ne remplace aucune exploration. Cela change la façon dont je l’écoute.

Quarante-cinq ans

C’est un avant et un après.

Je commence à respecter mes besoins comme je ne l’ai jamais fait. Je dis les choses beaucoup plus nettement, et beaucoup plus tôt. Je sais décoder mon fonctionnement auprès de mon entourage. Et j’ai arrêté d’attendre le retour de mon ancienne vie pour commencer la suivante.

Si vous lisez cette lettre en vous reconnaissant un peu, ne rangez pas ça dans la fatigue comme je l’ai fait pendant des mois.

 

Une dernière chose.

C’est mon anniversaire, et c’est moi qui offre.

J’ai passé l’été à écrire un carnet pour les femmes dont je viens de vous parler. Celles qui ont toujours tenu, et chez qui quelque chose a cessé de tenir sans que rien n’ait changé autour d’elles.

Il ne vous dira pas ce que vous avez. Il va vous permettre de mettre des mots là où il n’y en avait pas, de vous comprendre mieux, et de commencer à y voir clair sur ce qui vous arrive vraiment.

C’est mon cadeau. Il est à vous.

→  Recevoir le carnet des femmes qui ont toujours tenu

Et si, en le lisant, vous reconnaissez une amie plus que vous-même, envoyez-le-lui. C’est souvent comme cela que ça commence.

Merci d’avoir lu jusqu’ici. C’est la lettre la plus personnelle que je vous aie écrite.

Prenez soin de vous,

Amélie


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