« Je ne me reconnais plus »
Il faut que je vous présente quelqu’un.
Elle a quarante-quatre ans. Elle dirige une équipe, elle est mère de famille, et jusqu’ici elle tenait tout.
Elle vient me voir en me disant qu’elle ne se reconnaît plus.
Pas qu’elle va mal. Qu’elle ne sait pas ce qui lui arrive.
Rien n’a changé à l’extérieur. Même poste, même maison, même famille. Et ce qu’elle faisait sans y penser, elle n’y arrive plus.
Elle relit trois fois le même paragraphe, et à la troisième elle a oublié ce qu’elle vient de lire. Elle dit un mot à la place d’un autre. Elle entre dans une pièce et ne sait plus ce qu’elle venait y faire. Elle ne sait plus si elle a passé la commande, ou si elle a seulement pensé à la passer.
Alors elle a peur. Pas d’être fatiguée. D’avoir quelque chose. Elle a lu des articles sur les maladies qui commencent tôt, et elle n’en a parlé à personne.
Et il y a plus dur encore.
Au travail, ça tient. Elle n’a pas le choix, elle tient. C’est à la maison que ça lâche, parce que c’est le seul endroit où elle se sent assez en sécurité pour lâcher. Elle crie sur ses enfants pour trois fois rien. Elle s’emporte contre son mari sans savoir comment ça a commencé. Le bruit lui est devenu insupportable.
Et elle a honte.
arce qu’elle est celle sur qui tout le monde se repose. Celle qui pense à tout, qui organise, qui n’oublie jamais rien. On la cite en exemple. On lui dit qu’elle a bonne mine, qu’elle gère, que c’est impressionnant.
C’est exactement ce qui la terrifie.
Plus on lui dit que tout va bien, moins elle peut dire que ça s’écroule à l’intérieur. Et moins elle s’autorise à décevoir.
Ce qu’elle remarque à peine, c’est qu’il y a des moments dans le mois où elle redevient elle-même. Efficace, drôle, patiente. Où elle a de nouveau du plaisir à jouer avec ses enfants. Et d’autres moments où elle ne se supporte pas, où tout la traverse, où elle a l’impression que son cerveau ne lui appartient plus.
Elle a fini par se demander si elle n’était pas cyclothymique ou bipolaire.
Ce qu’elle n’a jamais fait, c’est regarder à quel moment de son cycle tombent ces semaines-là.
Elle a toujours ses règles. Elle n’a jamais eu une seule bouffée de chaleur. Alors l’idée que ce soit hormonal ne l’a même pas effleurée. Et personne ne la lui a soufflée. Ni son médecin, ni ses amies.
Ce n’est pas la souffrance qui rend cette période invisible. Ce sont les bons jours.
Une douleur constante finit toujours par être prise au sérieux. Une souffrance qui va et qui vient, jamais.
Pas par l’entourage, qui a la preuve que ça va, puisque la semaine dernière ça allait. Pas par le médecin, qui la voit un jour sur trente. Et pas par elle, qui finit par croire qu’elle exagère, puisqu’elle y arrive encore.
Alors elle continue. Elle compense. Et comme elle ne trouve aucune explication à l’intérieur, elle va la chercher à l’extérieur. Ce poste. Ce conjoint. Cette vie.
Et un jour, elle prend une décision lourde. Une démission, une séparation. En croyant qu’elle a enfin compris son problème.
Ces périodes-là sont exactement celles où il ne faut pas décider.
Non pas parce que ces décisions seraient mauvaises. Parce qu’on ne peut pas être lucide sur l’extérieur tant que l’intérieur n’est pas stabilisé.
Une fois régulée, elle choisira peut-être de partir quand même. Et ce sera une vraie décision, prise par elle. Pas une fuite, qui ne règle rien, parce que ce qu’elle fuyait était à l’intérieur et l’a suivie.
J’ai écrit un article entier là-dessus. Ce qui baisse en premier et pourquoi ce n’est pas ce que vous croyez, les sept signes qu’on ne vous a jamais donnés, et à quel âge cela commence réellement.
Si une amie vous a dit récemment qu’elle ne se reconnaissait plus, transférez-lui cet article. C’est parfois tout ce qu’il faut.
Dans le prochain article, je vous raconterai une histoire d’évier suédois. Vous verrez, elle explique beaucoup de choses.
Prenez soin de vous,
Amélie

