Ce n’était qu’une histoire de marchepied
Mes beaux-parents ont racheté une maison à des Suédois.
Dans la cuisine, tout est trop haut. Le plan de travail, l’évier, les étagères.
Ma belle-mère et moi faisons un mètre soixante toutes les deux. Alors on a construit un marchepied devant l’évier.
Le problème est réglé. Quand on fait la vaisselle, personne ne voit rien.
Et le lendemain matin, le marchepied est toujours là.
C’est exactement ce qu’une femme qui compense n’a pas.
Son marchepied à elle n’est jamais là au réveil. Elle le reconstruit chaque matin, et elle recommence le lendemain.
Ce n’est pas de monter dessus qui épuise. C’est de le rebâtir tous les jours.
Se lever avant tout le monde pour avoir enfin du calme. Être plus préparée que nécessaire, et l’être encore un peu plus. Vérifier, puis revérifier, parce que ne pas le faire, c’est prendre le risque que tout s’écroule. Accepter le bruit puisque tout le monde y arrive. Récupérer le week-end de ce que la semaine a coûté, et appeler cela du repos.
On appelle ça du perfectionnisme. Ce n’en est pas.
C’est ce qu’on fait quand on n’a pas de marche.
C’est ce que j’appelle la dette d’adaptation.
Et cela explique une chose que je vois tout le temps, et que personne n’explique jamais. Deux femmes du même âge entrent en périménopause au même moment. La première le remarque à peine. La seconde ne se reconnaît plus.
On met cela sur le compte de la chance, ou du caractère.
Ce n’est ni l’un ni l’autre. L’une avait une cuisine à sa taille. L’autre reconstruisait sa marche depuis des décennies.
Alors le jour où les hormones retirent le marchepied, ce n’est pas elle qui lâche. C’est la dette qui est appelée.
J’ai écrit un article entier sur ce que cela change, concrètement, entre deux femmes du même âge.
Si cette histoire vous a fait penser à quelqu’un, envoyez-la lui. Elle comprendra sans que vous ayez à expliquer.
Et une dernière chose. Une dette, ça se regarde. Il suffit de savoir où.
Mercredi, c’est mon anniversaire. Je vous écrirai une lettre que je ne vous ai jamais écrite, et je vous dirai des choses que je n’ai encore dites à personne ici. Parce que ce que je viens de vous raconter, je le vis aussi.
Et j’aurai quelque chose pour vous.
Prenez soin de vous,
Amélie

