« Avant, j’y arrivais »

Il y a une phrase que j’entends presque à chaque première consultation.

Elle arrive toujours au même moment, quand la personne a fini de décrire ce qui ne va pas et qu’elle cherche à résumer.

Avant, j’y arrivais.

Elle est dite sans emphase, souvent en haussant les épaules, comme une évidence un peu honteuse.

C’est de très loin le renseignement le plus utile qu’on puisse me donner.

Ce que cette phrase dit exactement

Elle ne dit pas : je vais mal. Elle ne dit pas non plus : j’ai changé d’avis sur ma vie.

Elle dit quelque chose de beaucoup plus précis. Les mêmes journées, le même travail, les mêmes enfants, les mêmes trajets, la même maison. Et une capacité à tenir tout cela qui n’est plus la même.

Ce n’est pas de la nostalgie. C’est un constat de charge.

Et c’est pour cela qu’il faut l’écouter au lieu de la balayer.

Pourquoi elle est si déroutante

Parce que rien n’a changé à l’extérieur.

Il n’y a pas eu d’accident, pas de deuil récent, pas de licenciement. Rien qu’on puisse montrer à quelqu’un pour expliquer pourquoi on n’y arrive plus.

Alors elle cherche l’explication à l’intérieur, et elle la trouve toujours. Je vieillis. Je me laisse aller. Je ne suis plus à la hauteur. Je devrais me reprendre.

Elle finit par voir un problème de volonté là où il y a un problème de ressources.

Ce qu’on lui répond, et pourquoi cela ne suffit pas

Levez le pied. Faites du sport. Partez quelques jours. Dormez davantage.

Aucun de ces conseils n’est faux. Ils sont simplement insuffisants, et elle le sait avant même de les essayer, parce qu’elle a déjà levé le pied trois fois.

À chaque fois, cela va mieux deux ou trois semaines. Puis tout revient exactement au même endroit.

Ce n’est pas qu’elle s’y prend mal. C’est qu’on soulage la fatigue sans jamais regarder ce qui la produit.

Ce qui a réellement changé

Ce n’est pas elle. C’est ce qui rendait possible sa façon de tenir.

Pendant vingt ou trente ans, elle a emprunté sur ses réserves pour soutenir un rythme qui ne lui correspondait pas tout à fait. Se lever plus tôt pour avoir enfin du calme. Préparer davantage que les autres. Accepter le bruit puisque tout le monde y arrive. Récupérer le week-end de ce que la semaine a coûté, et appeler cela du repos.

C’est ce que j’appelle la dette d’adaptation. J’en explique le mécanisme complet sur une page dédiée, parce qu’il mérite mieux qu’un paragraphe.

Deux choses garantissaient cet emprunt sans qu’elle le sache. Son système nerveux, qui absorbait sans jamais redescendre tout à fait. Et ses hormones, stables, qui fournissaient la marge dans laquelle tout cela s’exerçait.

À l’entrée en périménopause, la seconde garantie disparaît. Et la phrase apparaît.

À l’entrée en périménopause, la seconde garantie disparaît. Et la phrase apparaît.

Chez certaines, cette phrase arrive plus tôt et plus fort

Je l’entends dans toutes les bouches, mais pas avec la même violence.

Il y a un profil chez qui elle tombe comme un mur. Ce sont les femmes qui se disent hypersensibles depuis toujours, au bruit, à la lumière, aux ambiances, et qui ont organisé leur vie autour de cela sans jamais l’appeler autrement.

Elles ne portaient pas seulement une vie chargée. Elles finançaient en plus, chaque jour, un écart entre leur manière de traiter le monde et ce qu’on attendait d’elles. Un haut potentiel HPI, un TDAH, parfois un TSA jamais identifiés, parce qu’une petite fille qui réussit ne ressemble à aucun repère clinique.

Je ne pose aucun diagnostic, cela revient au médecin. Mais chez elles, le « avant, j’y arrivais » ne dit pas la même chose. Il dit que trente ans d’effort invisible viennent de devenir visibles d’un coup.

Ce que change le fait de l’entendre

Il se passe presque toujours la même chose quand une femme comprend ce que cette phrase signale.

Elle cesse de chercher ce qui cloche chez elle. La question se déplace, et ce n’est plus « qu’est-ce qui ne va pas », mais « qu’est-ce que j’ai porté, et à quel prix ».

Ce déplacement n’a l’air de rien. Il change pourtant tout ce qui suit, parce qu’on ne peut pas ajuster ce qu’on n’a pas compris.

Et une dette se constate, puis elle se rembourse. Ce n’est ni une fatalité, ni un état définitif.

Les femmes que j’accompagne ne redeviennent pas celles qu’elles étaient à trente ans. Elles retrouvent de la marge : le sommeil d’abord, puis la tolérance à l’imprévu, puis la capacité de faire sans que cela coûte trois jours.

Par où commencer

Si cette phrase est la vôtre, vous n’avez besoin d’aucune certitude pour commencer à regarder.

  • Notez à quel moment vous l’avez dite pour la première fois, même approximativement. Le « avant » a une date, et elle est souvent parlante.
  • Notez ce qui, dans une journée ordinaire, vous demande un effort que personne autour de vous ne semble fournir.
  • Notez ce qui a changé en premier : le sommeil, l’humeur, ou la tolérance au bruit.

Ces trois observations ne concluent rien. Elles décrivent, et c’est déjà beaucoup, parce qu’on ne relit pas sa propre vie de l’intérieur.

C’est exactement ce que nous faisons ensemble en consultation : reprendre ce que vous avez porté, comprendre ce qui l’a rendu possible, puis ajuster ce qui est ajustable. Une heure suffit pour poser tout cela et voir si ma façon de travailler vous convient.

Dimanche prochain, nous entrons dans le détail. Pourquoi cette période se manifeste dans votre vie bien avant de se manifester dans votre corps.


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